Le satori du clown

 

récit (2019)

En 2018, j’ai pris ma retraite de l’enseignement artistique. J’avais alors, et de longue date, le projet de « clowner » mon expérience de prof dans la figure du professeur Zigolo, konférencier totologue. Des circonstances diverses en ont décidé autrement, et la créature zigolesque est demeurée à l’état d’âme errante…
Un an plus tard, ayant complètement renoncé à accueillir scéniquement ce double clownesque, j’ai composé en quelques semaines une petite fable malicieusement didactique, intitulée Le Satori du clown  : le professeur Zigolo, «kloune konférencier», est à la ville Zéno Altmann, dramaturge et professeur d’art retraité. Son spectacle étant accueilli par une de ses anciennes étudiantes devenue directrice de théâtre, il fait à celle-ci le récit de son épiphanie clownesque, survenue au terme de plusieurs jours d’errance dans les entrailles dédaléennes de la ville, en compagnie d’un poète défunt…

« De ce lieu souterrain, je n’ai rien à dire. Je sais qu’il eut lieu et que, désormais, la trace en est inscrite en moi… »
Georges Perec, Les Lieux d’une ruse.

extrait (premières pages):

I

La scène se passe dans ma loge, une demi-heure avant l’entrée du public. Je ne suis pas devenu Zigolo, dis-je à Bettina, Zigolo est devenu moi.
Je peaufine mon maquillage tandis que nous conversons par l’entremise du miroir. Bettina a été mon étudiante dans une vie antérieure et se trouve être depuis cinq ans la directrice du théâtre de Presques, où je me produis trois soirs à dater d’aujourd’hui.
— On se connaît depuis combien de temps, Zéno ?
— Plus de quinze ans, je dirais. J’appréciais beaucoup ce que tu écrivais.
— Trois p’tites pièces et puis s’en va…
Bettina se jette un coup d’œil furtif dans la glace.
— Je peux te faire un aveu ? dit-elle. J’aurais pu tuer à mains nues pour obtenir la direction d’un théâtre. J’en ai dirigé deux. Il n’y en aura pas de troisième.
— Qu’y aura-t-il à la place ?
— Ça, c’est la bonne question, Zéno. Je cherche encore la bonne réponse.
La voix du régisseur général dans le retour de loge annonce l’entrée du public dans quinze minutes.
— C’est la première fois que tu me programmes, Betti.
— Tu m’en veux pour ça ?
— Il n’y a pas moins rancunier qu’un clown. Je vais moi-même probablement devoir jeter l’éponge.
— Fatigue ?
— Comme il est dit dans l’Ecclésiaste : « temps pour jeter des pierres et temps pour les ramasser. »
— Tu n’écris plus que de la poésie, il me semble.
— Mais je fomente un nouveau roman.
— Tu me raconteras ?
Raconter un roman, c’est l’écrire, ne dis-je pas à Bettina.
— Je te laisse finir de te préparer, dit-elle en quittant la loge. On se retrouve pour dîner.

Cette nuit, je fêterai les dix ans du Pr Zigolo. J’ai déci­dé de célébrer secrètement la chose dans mon van, en compagnie d’un flacon de Pommard acquis pour l’occasion et dûment carafé. J’inhalerai mon canna d’après spectacle, je mirerai le vin dans mon verre à bourgogne préféré et je lui parlerai comme à un être vivant, dans ma coquille mo­torisée de pseudo gastéropode, équipée du meilleur pack sonore au monde (cadeau princier du Pr Zigolo à Zéno Altmann, pour l’aider à endurer les crépuscules glauques dans les périphéries désespérantes où sont généralement planqués les théâtres construits depuis la deuxième moitié du XXe siècle).
Revisiterai-je le monde avec les yeux de Zéno ? Le monde inclowné des logiques à l’œuvre et des conduites raisonnées — sinon raisonnables ? Reverrai-je mes pre­miers ouvrages publiés ? le jardin délaissé de ma première maison ? mon premier voyage au Mexique ? Retournerai-je par la pensée à ces innombrables commencements, à ces éclats de virginités fragiles, déflorés joyeusement, quasi fé­rocement et méthodiquement : sol non encore foulé, écrit non encore lu, amour non encore vécu ? Céderai-je à cet attendrissement rétrospectif qui, pour n’être pas complète­ment nostalgique, n’est pas non plus entièrement dénué de tristesse ? (N’ai-je pas pris goût à une certaine forme de mélancolie consentie ?) Je fermerai les yeux et reverrai ce que je reverrai, mais je saurai me souvenir de ne pas confondre les anniversaires : non pas celui de la naissance de Zéno Altmann, écrivain septuagénaire et prof retraité, mais du Pr Zigolo, clown tardif — sinon même attardé.

Comme la plupart des acteurs, j’aime entendre fuser les rires dans la salle. Comme pour tous les clowns, le rire est mon carburant ; mais contrairement à beaucoup de clowns, il n’est pas mon carbure — ma rétribution. Je pourrais citer au moins cinquante clowns plus drôles que Zigolo. La clownerie est à mes yeux l’expression la plus raffinée de la conscience tragique. Non que le clown soit particulièrement conscient de la dimension tragique de l’existence humaine (il en serait plutôt étrangement insou­ciant), mais la répétition infinie de ses échecs et de ses ra­tages révèle la mort à l’œuvre dans chaque impulsion de vie ; l’échec dans chaque réussite, la laideur dans toute beauté, le banal au cœur du sublime, le mal à la racine même du bien…
La science idiote du Pr Zigolo bouscule la considéra­tion que le savoir a de lui-même et la prétention qui lui tient lieu de sagacité. Si le Pr Zigolo était italien (comme pourrait le laisser supposer son patronyme, quoique les clowns naissent tous clowns au pays des clowns) on lui donnerait du « Dottore Zigolo » — docteur ès ignorance, simple d’esprit, anti-Socrate n’ayant jamais contemplé le double du monde en homme des cavernes, mais dans la stupéfaction permanente du réel.

LE SATORI DU CLOWN
ISBN 9782958455569

137 p., 15,00 €

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